Cela fait un certain temps que les histoires de mesures légales contre le peer-to-peer me chiffonnent, pour tout un tas de raisons. Je comprends que les artistes trouvent injuste que leur musique s'échange sans qu'ils touchent 1 centime, mais ce qui me porte sévèrement sur les nerfs ce sont les discours offensés des maisons de production, dont il est tellement évident qu'elles défendent leurs propres intérêts, plus que ceux de leurs protégés.

En effet, Internet, le peer-to-peer et autres systèmes de téléchargement, gratuits ou non, légaux ou non, permettent de creuser un tunnel reliant directement l'artiste à l'auditeur, en passant en dessous de la case "maison de prod": le support physique de la musique devient inutile, et ce médium est ainsi rendu à sa nature intangible. La musique n'est que dans le temps, et le poids d'un fichier musical n'est ni plus ni moins que le résultat de l'opération qualité x longueur. Certes, nous sommes encore attachés au support, à
l'objet CD + livret en couleur, symptômatique de l'enfant qui reste en en nous et veut "toucher" ce qu'il aime. Mais notre part rationnelle nous dit que l'on peut mettre des milliers de morceaux dans un tout petit iPod. La mutation est réellement en marche.

A mon sens, le problème soulevé par le P2P est la remise en cause de l'existence même de l'industrie de la musique commerciale, dont la seule raison d'être est la génération de profit. Il me semble que les seuls artistes capables d'apporter quelque chose aux gens sont ceux qui sont également capables de comprendre la futilité de la richesse, et donc tolèrent que leur musique s'échange librement. Ceux-là ont compris que cette forme de popularité se traduira par la seule véritable récompense pour un artiste : les applaudissements d'un public nombreux à la fin d'un concert (il fut un temps où les compositeurs n'avaient que la direction d'orchestre et les leçons de piano pour gagner leur vie, et bizarrement ils ont composé des chefs-d'oeuvre, tiens, c'est marrant ça...)

Il me semble également (notez bien que je m'applique à repsecter toutes les sensibilités) que la réaction des maisons de production est d'autant plus agressive qu'elle sait qu'elle est vaine. Les logiciels Open source prouvent au quotidien que la puissance d'Internet rend toute résistance commerciale inutile, ne fût-ce que sur le long terme. Il faut garder à l'esprit que le web, tout autant que le libre, en est à ses balbutiements; que des petits génies utopistes occupent leur nuit à construire des passerelles au-dessus des interdits; que d'autres petits génies tout aussi utopistes démontrent que la cupidité n'est pas le seul moteur de la qualité. Tout cela n'est donc qu'une question de temps.

Plutôt donc que d'ériger des digues en sac de sable pour se préparer à la venue d'un raz-de-marée, il serait peut-être temps de chercher à innover. Trouver de nouveaux moyens d'exister (ou de ne pas exister, car je suis convaincue de l'inutilité des maisons de prod, en tout cas dans leur forme actuelle), trouver de nouveaux moyens de rémunération pour les artistes. Et faire preuve d'enthousiasme devant ce qui va ressortir de cette grosse mutation, qui n'a qu'un seul précédent : l'invention de l'enregistrement. En effet, si on extrapole juste un peu (attention, projection loin devant), et qu'on imagine que la musique s'échange librement et que les artistes se font connaître par le bouche à oreille, un serieux écrémage va avoir lieu. Fin de la dictature de la musique commerciale, les gens vont retrouver leur liberté de choix. Avouez que c'est tentant quand même. Et c'est bon pour tout le monde, je ne discrimine aucun genre de musique : de la même façon que les amateurs de techno vous expliqueront que la seule, la vraie, c'est la techno underground des premiers temps, je suis sûre que les fans de Rn'B, premières victimes du matraquage commercial, y trouveront leur compte. En écoutant du bon Rn'B (si si, j'y crois).